Une très mauvaise décision
Le Monde 18 dicembre 1998
La décision des Etats-Unis de recourir à la force contre l'Irak est mauvaise, sous tous rapports. Elle est mauvaise dans la forme : le Conseil de sécurité n'en a pas été saisi, alors même que Washington prétend agir au nom de la communauté internationale. Elle est mauvaise dans le fond : elle ne repose que sur un rapport douteux du chef de la mission de désarmement de l'ONU en Irak (Unscom), l'Australien Richard Butler. Que dit M. Butler ? Que l'Irak n'a pas « pleinement » laissé travailler ses inspecteurs. Que l'Irak a brouillé les transmissions des hélicoptères de l'Unscom, déplacé des documents et fermé certains lieux suspects. Mais il en a toujours été ainsi. Depuis huit ans que l'Unscom travaille en Irak, elle le fait dans des condictions difficiles et hostiles.
Au total, ces quatre dernières semaines, l'Irak n'aurait empêché qu'une demi-douzaine d'inspections de sites sur plus d'une centaine opérée par l'Unscom… Pour justifier un recours massif à la force contre un pays exsangue, l'argument est mince. Il est d'autant plus faible que le jour même où M. Butler rendait son rapport, une autre organisation opérant en Irak, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), remettait aussi le sien avec des conclusions exactement contraires. Les agents de l'AIEA disent, eux, avoir reçu de l'Irak « le niveau nécessaire de coopération » pour constater ce que personne ne conteste plus guère : le régime de Saddam Hussein est moins que jamais en mesure d'avoir recours à l'arme nucléaire. De même que personne ne conteste que l'Irak – grâce à l'Unscom – n'a sans doute plus qu'une poignée de missiles à longue portée à sa disposition.
Aucun chef d'état-major dans la région, qu'il soit arabe, iranien ou israélien, ne s'estime militairement menacé par l'Irak. Même si tous savent que Saddam Hussein, qui a déjà prouvé sa capacité de nuisance, cherche sans doute à sauvegarder une partie de ses armes chimiques ou biologiques. Mais quelle incitation a-t-il à se conformer aux résolutions de l'ONU sur son désarmement quand les Etats-Unis disent publiquement que leur objectif est de le renverser ?
Non fondée dans la forme et dans le fond, la décision de bombarder est aussi dangereuse. Elle sonne sans doute le glas de l'Unscom, meilleure garante du désarmement de l'Irak. Au lendemain d'un discours de Gaza qui l'avait réhabilitée, l'image des Etats-Unis au Proche-Orient redevient ce qu'elle était : celle d'une puissance qui utilise deux poids et deux mesures, selon que les résolutions du Conseil de sécurité sont violées par Israël ou par l'Irak. Elle accrédite la perception d'une Amérique acharnée contre un Saddam Hussein, parce que dépitée de n'avoir pu encore le forcer au départ au moyen d'un embargo économique qui enfonce la population irakienne dans la misère.
Pour toutes ces raisons – et sans même évoquer les victimes dites « collatérales », en clair : civiles, des raids –, la décision américaine peut s'avérer catastrophique. Comme l'est, depuis trop longtemps, l'ensemble de la politique des Etats-Unis face à l'Irak.